mardi , 16 juillet 2019
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Le lien social avant la diode et après le smartphone.

Le récit de notre humanité, physique quantique à l’appui, situe  le Big Bang à quinze milliards d’années et l’apparition de la vie à quelques 4,6 milliards d’années derrière nous, et que la pierre taillée date depuis 2,5 millions d’années… Soit, mais ce même récit  ne relate pas le moindre témoignage de la première dispute, éventuelle et contingente,  qui a suivi l’invention de cette même pierre taillée, ou plus tard de la découverte du feu. Aucun mot sur la première larme de sang qui a coulé suite à la blessure, accidentelle ou volontaire,  causée par l’agression originelle. Tout se passe comme si la mémoire humaine s’est concentrée sur les bienfaits que l’humanité a gagnés par la taille des pierres. Et tant mieux ! Alors pourquoi déclenchons-nous des débats passionnels à chaque fois que nous nous retrouvons devant une innovation technologique ? Alors pourquoi notre humanité se pose la vielle et renaissante question du lien social à chaque fois qu’elle a traversé une révolution de communication ? Et pourquoi enfin, en plein révolution numérique, nous débattons aujourd’hui encore sur l’effritement du lien social ? Il y a plusieurs façons d’aborder un sujet si captivant, que les plus sceptiques d’entre nous estiment que son caractère délétère  serait le propre de notre époque. Visitons à notre manière, mais sur la pointe des pieds, quelques stations de notre histoire humaine, pour mieux faire voir le côté invariant dans notre rapport aux  nouveautés,  technologiques ou non,  d’une manière générale. Quelques gares, donc, le long de notre voyage historique, nous montreront que nous avons toujours reconsidéré particulièrement le lien social à chaque tournant révolutionnaire : écrit, son, numérique…

Tenez, par exemple, à l’époque grecque qui assistait à l’émergence balbutiante de l’écrit,  on ne s’est pas privé de trouver que le lien social se détériorait. Nous souvenons tous, du moins à partir de la littérature helléniste,  du procès intenté à Socrate. Et de quoi l’accusait-on donc ? Tout simplement de corrompre la jeunesse et de ne pas s’intéresser aux affaires de la cité !  On lui reprochait de détruire, par ses leçons- ou comme on dirait aujourd’hui par ses  e-conférences ou par ses e-learning…- on lui reprochait, donc, de rompre le lien social en détournant les jeunes de ce qui, au regard des accusateurs, devrait plutôt, les occuper et les préoccuper. Sacré Socrate !  Il aurait réussi à troubler le lien social, juste à l’aide de sa voix, sans le moindre objet technologique, lui dont le nom signifie « paix » et « salut » !

Ensuite, avec l’imprimerie et la production intense des livres, des têtes bien pensantes, insoupçonnables pourtant, ont alerté les populations des ravages livresques. Même un certain Leibniz qui était, de surcroit bien écouté,  prévenait ses contemporains, du danger de la barbarie que les livres risquaient de provoquer. La barbarie étant l’expression suprême de la rupture du lien social.

Et l’arrivée de la radio n’a pas échappé à cette critique. Pour bien situer cette dernière tendance arrêtons-nous un instant sur une histoire, dont nul ne peut décider si elle est authentique ou mythique,  mais qui est révélatrice du lien entre la technologie et le social.

« C’était durant les années cinquante, à l’époque où la moitié de la population était dans les champs, un paysan, assoiffé d’apprendre des nouvelles du monde, et après d’énormes sacrifices, a réussi de s’acquérir  d’un poste radio. A l’époque, les postes radios étant équipés  de diodes, donc c’était bien avant l’arrivée du transistor, exigent qu’on doive rester à côté du poste pour guetter les informations, par exemple, en  surfant sur les stations réputées de l’époque : Radio Londres, BBC, la voix du Caire … On appelait cela la radio familiale par opposition à la radio individuelle qui, elle, est arrivée, plus tard, avec la technologie du transistor. Notre paysan a donc passé toute la nuit à apprendre les nouvelles de partout…Et après le réveil matinal, en traversant le hangar, dans le noir encore, pour aller à l’étable, il découvre une de ses vaches sans vie au milieu de la cour ! Ivre de colère et sans réfléchir, fait le chemin dans l’autre sens et, fou furieux contre une technologie qui lui appris mille et une nouvelles, arrache le poste de radio à  la prise électrique, le fracasse avec toutes ses forces  par terre et hurle : «  tu m’as abreuvé des nouvelles du monde entier et dans tous les détails mais tu étais incapable de m’alerter que ma vache était en train d’agoniser à deux pas d’ici ! ». Imaginez, après la perte de la bête,  l’état du paysan, de sa famille et de sa ferme : un véritable deuil agricultural ! Et il s’agit bien de lien social car, la construction de celui-ci ne procède pas seulement de l’entourage humain, mais aussi des bêtes et de la nature en général. N’en riez pas car c’était exactement l’anecdote  qu’on nous racontait pour bien enraciner la détérioration du lien social à l’arrivée de chaque nouvelle technologie. En effet, le refrain de la rupture du lien social n’a jamais cessé, et il a toujours été actualisé à chaque nouveauté : il l’a été à l’arrivée de la radio à diode, de la radio à transistor et du walkman… ensuite la télé également n’en a pas été épargnée. N’en riez pas, non plus, car c’est exactement et toujours ce qui nous arrive, aujourd’hui et à tout instant, quand nous reprochons à tous les  enchaînés aux smartphones,  qui nous entourent, de ne pas s’intéresser à ce qui devrait les préoccuper : on le reproche aux étudiants en plein amphi, aux collègues en pleine réunion, aux conducteurs sur la route…

A l’ère du numérique, c’est-à-dire à notre époque, nous entendons ici et là, les mêmes refrains alarmants sur l’absence de lien social entre les jeunes et les moins jeunes. On illustre cela facilement à l’aide d’exemples bien choisis qui vont dans ce sens. Mais le lien social est une affaire d’humains et non de machines artificielles, en tout cas pas encore. On ne peut pas reprocher au livre, ni à la télévision ni même au smartphone d’être derrière la dégradation du lien social, si dégradation il y a, juste parce que des faits dits divers, ici ou là,  déplorables c’est sûr, expriment négativement les rapports entre les humains. Pour faire le bilan de notre sujet de manière neutre et juste, ne faudrait-il pas par exemple donner les statistiques, bien consignées,  des vies humaines sauvées grâce aux téléphones ici ou à l’aide d’internet ailleurs ?… Nous louons notre société numérique, même si nous nous y sentons complétement transparents, même si nous pensons que nous sommes envahis par la technologie, et particulièrement celle des télécommunications, car personne ne souhaiterait vivre à  l’image du « homo faber » tenant en main sa pierre taillée… ce qui n’a rien à voir avec un smartphone en main. Et quelle est la particularité du smartphone? Une innovation qui concentre toutes les innovations précédentes. En effet, à l’aide de cette merveille, nous répétons toutes les révolutions précédentes : la voix, l’écrit, et l’image. Nos prédécesseurs ont critiqué l’écrit certes, mais  nous, nous ne pouvons pas vivre sans que nous envoyions des courriels et des messages courts. Leibniz a dénigré le livre et pourtant, nous n’arrêtons pas de lire des « Word », des « PDF » et des e-books…La voix a valu la vie à Socrate, néanmoins, nous appelons et répondons au téléphone et suivons sans discontinuité à la maison, au travail, à l’école… des livres-audio, des émissions et regardons des films…

Et j’y pense : c’est autour d’un café que j’ai commencé à rédiger ces quelques lignes, et il se peut, c’est même fort probable, que vous soyez vous-mêmes, chers lecteurs, en train de les lire, en défilant ces pages sur vos smartphones, autour d’un café sinon bien installés dans un café. Nous ne pouvons, du coup,  ignorer le rôle social que jouent, dans nos sociétés actuelles, le café-boisson et la café-lieu de sa consommation. Mais il se peut, c’est même fort probable, que nous ayons oublié le sort qui a été réservé aux cafés, boisson magique et lieu convivial. Rappelons  un seul fait historique, bien conservé par l’histoire du café : la «  Women Petition Against Coffee », pétition féminine, vous l’avez compris, publiée, en 1674 en Angleterre, pour obtenir la fermeture des «  coffee houses » qui incitaient les maris à déserter le milieu familial !  Ce qui est un lien social indéniable aujourd’hui a failli passer pour une rupture sociale.  Le café comme le reste hier  et le smartphone aujourd’hui sont des créateurs de liens sociaux. C’est indiscutable pour le café, pour le livre… par contre  la bataille n’est pas encore gagnée pour le smartphone.

Pour finir, lors de ce survol éclair du lien social, rappelons deux curiosités  rencontrées le long de ce développement. Tout d’abord le mot révolution signifie « retour périodique » et « rotation complète » : c’est presque tout à fait attendu que nous critiquions à chaque fois que nous nous donnions rendez-vous avec une nouveauté, innovation technologique ou non. Comme si la critique est un retour périodique à chaque nouveauté. Ensuite, dans le « lien social » le mot « lien », du verbe «  lier », viendrait du latin « religare » qui a laissé quelques mots très intéressants comme « religion » ! Autrement dit, chaque époque possède sa propre religion ou plus exactement chaque époque critique sa religion, c’est-à-dire, ce qui permet de lier les humains entre eux, et les humains au monde…. Et notre époque n’échappe pas à cette critique, alors vivons avec et préparons-nous aux prochains reproches du lien social avec  l’arrivée de la 5G annoncée pour demain et préparons-nous aux mêmes diatribes qui seront réservées l’intelligence artificielle et à l’informatique quantique qui suivraient juste après !

Par Khaouja Ata-Ilah

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